Victor Hugo, découverte d’un texte inédit qui dérange

La découverte d’un manuscrit inédit, recueil de plaisanteries insipides et largement grivoises, ébranle l’image du grand républicain.


Vous ne regarderez plus cet homme de la même façon


Victor Hugo, plus grand auteur français ! Qui le contesterait ? Victor Hugo, le poète bien sûr, l’ardent républicain aussi, le farouche patriote évidemment, ami du petit peuple des Misérables, ennemi exalté des tyrans (« Et s’il n’en reste qu’un… »). Le roc de dignité, contemplant d’un œil noir les flots impétueux de Guernesey qui l’éloignèrent de sa « douce et triste » patrie et qui lui prirent son enfant… Le Panthéon, au terme d’une vie et d’une œuvre flamboyantes, sonnant comme une évidence.

Et pourtant… la récente découverte d’un texte inédit du grand homme, égratigne sévèrement son image. Quelques mois avant sa mort, Hugo fait parvenir un manuscrit à son éditeur et ami, Georges-Marie Delattre. Une lettre, jointe à ces quelques 400 pages, annonce rien de moins que « l’œuvre de [s]a vie, bien supérieure à tous [s]es autres écrits ». Une promesse qui ferait saliver tous les admirateurs de l’écrivain. Surprise, l’éditeur ne publie pas l’œuvre. A Hugo qui s’enquiert plusieurs fois de ce retard et le presse d’accélérer le processus, Delattre donne des prétextes de plus en plus flous dans une correspondance rendue également publique (« nous sommes en sous-effectif », « c’est les vacances », « y a plus de café », « je peux pas, j’ai poney »). La mort de Hugo en mai 1885 libère l’éditeur qui peut cacher le manuscrit honni dans un faux plafond de son bureau. On devine aujourd’hui que Georges-Marie Delattre a probablement cherché à protéger son ami : le livre, un recueil intitulé Blagues salées et autres Gauloiseries potaches, est un ramassis d’ « humour » consternant voire carrément douteux. En exclusivité mondiale, le Bilboquet Magazine en publie les « bonnes » feuilles…


Le livre est composé sans réelle structure. Les supposés bons mots de Victor Hugo se succèdent à un rythme effréné, dans un style qu’on ne reconnaît pas (il a pourtant été authentifié par d’éminents spécialistes hugoliens). Il s’agit souvent de fables au goût douteux :

- Pourquoi, ô Castor, ouvrier magnifique de la rivière, as-tu la queue plate ? - Parce que je me la fais sucer par un canard.  (p. 97).

Parfois, Hugo raconte des anecdotes personnelles, qui témoignent de la faiblesse de son humour (on comprend mieux pourquoi son œuvre massive ne comptait aucune comédie) voire carrément de sa misogynie :

Un jour que je conversais avec Juliette [Drouet, actrice et surtout maîtresse de Victor Hugo pendant près de 50 ans, ndlr] je fis soudain la remarque qu’il eût été fâcheux que ses parents la prénommassent Josette, car une Josette Drouet za ne zert à rien et za fait froid aux zordeils ! (p. 13)

Un fois, (…) à l’Assemblée nationale, je pétai si fort que je dus changer de redingote (…) (p. 301)

Un jour que je rendais visite à mon ami le sculpteur Bartholdi, j’aperçus les plans de son projet de Statue de la Liberté pour les États-Unis d’Amérique : “il est heureux, lui fis-je remarquer, que la statue soit une femme et non un homme : ainsi la tête sera vide et l’on pourra y installer un restaurant !”. Nous gloussâmes comme des bossus (de Notre-Dame, PTDR) (p. 243)

Mais son vrai plaisir semble être de mettre en scène les personnages de ses propres œuvres et de leur faire interpréter des saynètes grivoises, parfois franchement répugnantes :

Fantine [fille publique dans les Misérables, ndlr] et Marion Delorme [courtisane de la pièce éponyme] sont en pleine discussion :
-  Ah, Marion, sais-tu la dernière ? Je suis enceinte !
-  Connais-tu le père ?

-  Eh, quand tu manges une boîte de haricots tu sais lequel te fait péter, toi ?
(p. 189)

Jean Valjean – Laisse-moi te palper les seins, Cosette, et je te donnerai deux francs.
Cosette
– Comment ? Non !
Jean Valjean
– Je veux te palper les seins, Cosette, je te donnerai deux francs !
Cosette
– Ah, non, c’est non !
Jean Valjean
– Et si je t’offrais dix francs ? Dix francs, et je te palpe les seins ?
Cosette
– Ah !… (elle semble hésiter) Non ! Ne m’as-tu point entendu ?
Jean Valjean
– Allons, écoute, je t’offre cent francs, voilà !
Cosette
(à part) – Après tout, il a déjà fait du bagne, il est sans doute inoffensif et puis cent francs, c’est une somme ! (à Valjean) Bon, c’est d’accord mais fais vite !
Jean Valjean
(qui commence à palper les seins de Cosette et se met à psalmodier) - Oh mon Dieu… oh mon Dieu… oh mon Dieu…
Cosette
– Pourquoi dis-tu cela, Jean ?
Jean Valjean
– Oh mon Dieu… oh mon Dieu… comment vais-je faire pour trouver cent francs ?
(p. 321).


Choc et incrédulité persistent à la lecture de ces pages (qu’on a bien eu du mal à terminer, tant les yeux nous piquaient). Quelle mouche a bien pu piquer l’écrivain ? Tendance autodestructrice chez un homme à qui tout avait réussi ? Prise de distance tardive avec son œuvre, capacité insoupçonnée de se moquer de lui-même ? Ou au contraire, essai sérieux dans un genre qu’il ne maîtrisait manifestement pas ? Victor Hugo a emmené son secret au Panthéon. On aurait préféré qu’il y emmène aussi ce triste ouvrage.

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