Dernière danse pour l’inventeur de la Macarena
Il nous a quittés comme il savait si bien le faire, en esquissant un pas de danse discret et élégant, tout de velours et de soie. Juan Perez Macarena, l’immense danseur devenu chorégraphe, a rejoint cette nuit les coulisses de l’existence. Paisiblement, dans son sommeil. Il avait 89 ans.
LA ROULADE ARRIÈRE SUR SCÈNE : SIGNÉE MACARENA
Né en 1923 à Valence en Espagne, Juan Perez Macarena montre dès sa tendre enfance un talent inouï pour la danse, auquel s’ajoute un engagement très fort pour les valeurs républicaines de l’époque. Lorsque Franco lance son attaque pour renverser la IIe République espagnole, en 1936, Juan Perez Macarena a 13 ans : il interprètera debout sur une barricade le célèbre Bolero de la Muerte Roja, clin d’œil au surnom de ”rojos” alors attribué aux républicains par les franquistes. Il reçoit deux balles lors de cette performance de rue, qu’il gardera jusqu’au bout sous la peau. « Ma plus belle récompense », dira-t-il un jour.
La suite de sa vie n’est qu’une succession de combats et d’accomplissements. Exilé, il est de ces rares espagnols qui se font une place dans les maquis français : il sauvera plus de 34 Juifs en les cachant au Pays Basque de 1942 à 1944. La révolution, il la mène à la fois dans son art et dans l’Histoire. Dans les années 1950, il participe brièvement à l’aventure guevariste à Cuba mais crée surtout quatre ballets classiques qui révolutionneront la danse : « Léda et le Cygne », « Atlantis », « Les fleurs du mal » et « Les frères Karamazov ». Le double pas croisé ligamenteux : c’est lui. Le porté/raté, idem. La roulade arrière sur scène : signée Macarena ! Artiste multiforme, il peint également en 1961, durant son séjour à Londres, deux portraits de la Reine Elizabeth II d’Angleterre, encore visibles le long de l’escalier principal de Buckingham Palace.
DANSEZ-LA, DANSEZ JUSQU’À VOUS ÉCROULER !
Mais alors qu’a-t-il pu se passer cet été de 1996 ? Dans son autobiographie « Ne dansez plus la Macarena », l’immense chorégraphe explique tout. La chanson s’appelait à l’origine « Cama Reina», et avait été composée et chorégraphiée pour le mariage de Marcelo Reina, un vieux compagnon de fortune rencontré lorsque Juan Perez Macarena dansait dans des camps de réfugiés pour apaiser leurs souffrances. Le groupe de «losers à moustaches sans moustaches » (sic) qui l’a repris au mariage a fait un tel tabac que trois mois plus tard, sa chanson caracolait en tête des ventes au Mexique. Avec un nom modifié qui restera comme une injure au héros danseur : la Macarena.
Cette blessure, il l’a emportée dans la tombe, maudissant jusqu’à ses dernières heures « Los del Rio », le groupe tant haï ! Ruinée, sa réputation, ruinée sa légende ? Pas si sûr : si elle n’a rien de la noblesse bouleversante de ses ballets les plus exigeants, la Macarena a fait danser le monde entier. Elle a permis de dissiper le malaise ambiant dans les pots de départs mornes et sans saveur de collègues bientôt oubliés. Elle a allumé un feu follet populaire dans ces soirées guindées où d’ordinaire le Madison et le Rock font la loi. Et surtout, Bill Clinton l’a dansée. De là où il est, Juan Perez Macarena, n’a pas à rougir. La Beauté Humaine en Tutu, comme aimait à l’appeler Nelson Mandela, serait même triste avec le recul de voir une telle œuvre continuer à disparaître des mémoires comme elle est en train de le faire. Face à l’oubli, une solution, qui sonne comme un hommage : désobéissez à l’exhortation du maître et dansez-la cette Macarena, dansez-la partout où vous pouvez, dansez-la jusqu’à vous écrouler !
Gif : jaylincoln.com
-
photogrist likes this
-
inspiralover likes this
-
photohab likes this
-
artpicb likes this
-
bilboquet-magazine posted this
